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Émancipation martiniquaise et production locale

  • Photo du rédacteur: Uma COUJI
    Uma COUJI
  • il y a 4 jours
  • 5 min de lecture

Volet 1, épisode 2


À l'occasion de l'écriture d'un premier travail sur les injustices sociales, je remarque l'existence de différentes mouvances d'émancipation en Martinique. Au départ émergent les autonomistes représentés par le Parti Progressiste Martiniquais qu'Aimé Césaire fonde en réaction (déception) à la départementalisation. Ensuite, apparait la mouvance indépendantiste (années 60) et le Mouvement Indépendantiste Martiniquais en 1978. Tout comme le PPM, le MIM est créé notamment en réaction (désaccord) à l'idéologie qui le précède c'est-à-dire celle véhiculée par le PPM. MIM et PPM s'affrontent donc sur leur vision du statut de la Martinique : une Martinique indépendante pour l'un, une Martinique autonomiste pour l'autre. L'histoire du souverainisme dont la figure emblématique est Garcin Malsa ne déroge pas à la règle. C'est parce que le fonctionnement du MIM déplait à Garcin Malsa, qu'il réalise ses ambitions politiques en dehors du parti indépendantiste. Ces trois formes d'émancipation qui n'ont en fait qu'un même but : "l'émancipation" de la Martinique (à des échelles différentes certes), ne cessent de s'affronter et de se disputer le monopole de l'avenir martiniquais. Et si, ces formes d'émancipation parvenaient à se réunir autour d'une thématique commune : le devenir des denrées alimentaires ?


Les autonomistes


Fondé en 1958 par Aimé Césaire, le Parti Progressiste Martiniquais est le premier parti politique de Martinique : un parti martiniquais pour les Martiniquais.


Son idéologie autonomiste qui se veut universelle définit la capacité à s’assumer soi-même. Dans un même temps, elle s'oppose à une indépendance de la Martinique synonyme d'isolement. Alain Alfred alors secrétaire général du PPM définit lors d'un entretien mené au printemps 2024, l'autonomie comme le fait qu'une personne soit "capable de faire quelque chose par elle-même et que tout le monde conçoive cette capacité". Il précise : "l'autonomie, c'est assumer ses compétences", c'est-à-dire être en mesure de se rendre responsable de tel enjeu ou tel défi sans accompagnement, par soi-même. Suivant le raisonnement du PPM, la Martinique est incapable de prétendre à l'autonomie alimentaire par sa production locale. Ce n'est pas un enjeu sur lequel elle va miser, sur lequel elle va se rendre responsable car ne peut l'assumer sans accompagnement.


Cherchant à recueillir le regard direct d'un membre du PPM sur la situation alimentaire du territoire, je contacte le parti à plusieurs reprises, en vain.


Les indépendantistes


La mouvance indépendantiste émerge dans les années 60. Partis, mouvements, associations et organisations se multiplient : le CNCP [Conseil National des Comités Populaires], Zanma, le GAP [Groupe d’Action Prolétarienne], les Marronneurs, le PTM [Parti du Travailleur Martiniquais] …


Marquée par des actions de grèves suivies de violentes répressions à l'échelle locale, et les décolonisations (à partir de la fin des années 50), ainsi que les chocs pétroliers à l'échelle mondiale, 1970 se présente comme la décennie favorable à l'impulsion de la mouvance indépendantiste martiniquaise.

Profitant de son ascension fulgurante, la mouvance indépendantiste s'impose dans le paysage politique local. Les maires de droite de quatre communes du Sud se voient évincés par des maires de gauche. Notamment à Rivière-Pilote (commune agricole), où Alfred Marie-Jeanne succède Jules Sauphanor en 1971.

Marie-Jeanne continue de se faire remarquer lorsqu'il crée le premier parti politique indépendantiste martiniquais le MIM (1978), Mouvement Indépendantiste Martiniquais.


Dans les rangs du MIM, on retrouve à ses débuts Garcin Malsa, pionnier de l'indépendantisme et de l'écologisme en Martinique et en France (1er maire écologiste de France, à Sainte-Anne, 1989). Sa Passion du Vivant, en fait un fervent défenseur du foncier agricole et ressources naturelles de l'île : "Si je poursuivis mon action en faveur de la terre, je m'employai désormais, au Mim, à faire prendre conscience de la nécessité de tout mettre en oeuvre pour protéger notre patrimoine naturel." (Malsa, 2008 : 60) écrit-il dans L'écologie ou la Passion du Vivant. Pour celui qui a été maire de Sainte-Anne durant 25 ans (1989 - 2014), il est nécessaire que le peuple martiniquais parvienne à s'approprier respectueusement et soigneusement les écosystèmes environnants dont la terre. La terre, à la fois socle du vivant (la Terre, terre-mère, terre nourricière...) et instrument de domination (propriété privée, exploitation intensive, agents chimiques, capitalisme...), est un élément crucial dans la quête d'autosuffisance voire de souveraineté alimentaire d'un peuple ou d'une nation.

En effet, Malsa poursuit : "Nationaliste et souverainiste déterminé, j'avais toujours pensé qu'il était fondamental que les Martiniquais se réappropriassent la terre concentrée entre les mains de la caste béké, qui ne représentait même pas 1% de la population et pratiquait une monoculture d'exportation épuisant nos sols et nous maintenant dans une condition de pays dominé." (Ibidem : 67)

Progressivement étrangères au MIM, les conceptions idéologiques de Malsa invitent à la fin d'une collaboration entre ce dernier et le parti indépendantiste, pour s'impliquer pleinement dans la création de l'ASSAUPAMAR (1980) et du Modemas (1992). Ainsi, le souverainisme de Garcin Malsa devient la première forme d'émancipation politique martiniquaise tournée vers la souveraineté alimentaire[1], (en toute logique), c'est-à-dire la production alimentaire - exempte de toute forme de domination - de la population pour la population.


La nouvelle généRation


La mobilisation du 1er septembre 2024 contre la vie chère tient son essence d’un mouvement de libération contre l’oppression coloniale selon lequel la vie chère est l’expression d’une domination initiée au XVIIe siècle. Actuellement, cette domination s’illustre notamment par le monopole des békés avec entre autres la complicité de l'État sur le secteur économique.


Je retiens d’un entretien réalisé en 2024 avec « le R », président du RPPRAC, que la libération du peuple martiniquais s’accomplirait selon ces trois états :


1/ l’autonomie totale,

2/ l’indépendance,

3/ la souveraineté.


Fort des enseignements d’Alfred Marie-Jeanne, ainsi que des conseils avisés de son mentor Garcin Malsa, eux-mêmes héritiers de l'idéologie autonomiste, « le R » entend participer à « l’éveil » du peuple dans l’objectif d’une progression vers la liberté. Suivant cette dynamique d’émancipation, le RPPRAC et autres adhérents au mouvement encouragent la production locale. Produire localement est une forme de lutte tournée vers l'émancipation.

Toutefois, le souvenir du sanglant épisode de la répression de 1974, suivi par les tentatives musclées de neutralisation de la grève générale de 2009, ainsi que les nombreuses gardes à vue et comparutions devant la justice du « R » et de ses acolytes, annihilent parfois pensées, lutte, ou mouvement de résistance.


Uma COUJI

[1], Selon la Déclaration de Nyéléni de 2007, la souveraineté alimentaire est : "le droit des populations, des communautés, et des pays à définir leur propre politique alimentaire, agricole, territoriale ainsi que de travail et de pêche, lesquelles doivent être écologiquement, socialement, économiquement et culturellement adaptées à chaque spécificité. La Souveraineté Alimentaire inclut un véritable droit à l’alimentation et à la production alimentaire, ce qui signifie que toutes les populations ont droit à une alimentation saine, culturellement et nutritionnellement appropriée, ainsi qu’à des ressources de production alimentaire et à la capacité d’assurer leur survie et celle de leur société." Priscillia Ludosky précise : "Cette approche dépasse largement la seule question de la production agricole : elle intègre les enjeux de pouvoir de décision, d’accès aux ressources, de rapport à la terre, de structuration des systèmes de distribution, de pratiques culturelles, de transmission des savoirs, ainsi que de participation effective des populations aux choix qui orientent les systèmes agricoles, pastoraux, halieutiques et alimentaires. Les travaux de la FAO (Organisation de l'ONU pour l'Alimentation et l'Agriculture) viennent compléter cette approche en situant la souveraineté alimentaire dans une perspective plus large de systèmes alimentaires. Ils la présentent comme une approche holistique, enracinée dans les réalités concrètes de la production, de l’échange et de la consommation, et soulignent l’importance du droit des peuples ou des États à définir leurs propres politiques alimentaires et agricoles, en lien avec leurs contextes économiques, sociaux et environnementaux."

Sources :


·    Malsa. G., 2008, L'écologie ou la passion du Vivant, Paris, L'Harmattan

·  Note méthodologique pour une planification vers la souveraineté alimentaire, dans le cadre des travaux réalisés par le réseau Lakou animé par le CLSE, Priscillia Ludosky


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