top of page

Condition des ouvriers agricoles

  • Photo du rédacteur: Uma COUJI
    Uma COUJI
  • 19 juil.
  • 7 min de lecture

Volet 1, épisode 1


La production agricole : facteur essentiel de richesse


La Martinique, terre d'agriculture puise une importante part de sa richesse du travail de la terre. L’essentiel de ses récoltes, notamment la banane et la canne à sucre, est voué à l’exportation. En 2024, 133 363 tonnes de production sur 137 091 tonnes de production commercialisée de bananes reviennent au marché de l’export. (DAAF Martinique / SAF - OP - douanes (données évolutives)/ SAA actualisée (2024 estimée))


Au total, la valeur des exportations martiniquaises dans le secteur de l'agriculture, la sylviculture et la pêche correspond à 67, 8 millions d'euros en 2024. Devant, se trouve le secteur des denrées alimentaires, boissons et produits à base de tabac (qui équivaut pour une part à l'industrie agro-alimentaire), dont les exportations sont à hauteur de 87,7 millions d'euros pour la même année (Mémento économique de la Martinique 2025) :


En cumulant la valeur des exportations des deux secteurs, on découvre qu'ils représentent 155, 5 millions d'euros d'exportation sur les 397, 1 millions d'euros pour l'année 2024. Ce qui signifie qu'ensemble, ils sont les deuxièmes secteurs d'exportation les plus importants dans les échanges commerciaux en 2024.


La Martinique voit sa production (à grande échelle) tournée vers l'exportation dès sa colonisation. À l'époque, la main d'oeuvre se constitue tantôt d'engagés, tantôt d'esclaves. L'esclavage, reconnu comme crime contre l'humanité que récemment (2001) par la France, est décrit au moment des faits d' : "état violent et contre nature" (Nicolas, 1996 : 186), par le chef du bureau des colonies et adjoint du Ministre Choiseul, Jean-Baptiste Dubuc.

Quant à l'engagisme, il est similaire à l'esclavage. Les engagés endurent des journées de travail tout aussi éprouvantes que celles des déportés venus d'Afrique. L'historien de la Martinique Nicolas écrit : "L'engagé travaille du lever au coucher du soleil, soit environ douze heures par jour" (Nicolas, 1996 : 62). Leurs conditions d'existence sont également semblables à celles des esclaves. Nicolas reprend : "Au service de son maître, l'engagé était un véritable esclave" (Ibidem), puis cite le Révérend-Père Du Tertre : " Ils les font travailler avec excès, ils les nourrissent fort mal […]. Il y a eu autrefois des maîtres si cruels qu'on a été obligé de leur défendre d'en acheter jamais". (Ibidem)


Aujourd'hui, les travailleurs sont plus communément appelés : ouvriers agricoles. Au-delà d'un changement de nomination, la différence significative entre les uns et les autres, est que ces derniers sont détenteurs de droits, de protections, ainsi que d'une humanité reconnue.


À bien des égards, la production agricole est un secteur aussi important pour l’économie nationale, la prospérité locale, que pour la mémoire collective des Martiniquais et Martiniquaises.


Uma COUJI, Juin 2025
Uma COUJI, Juin 2025

Chalvet : grève de février 1974


Le 14 février 1974, la terreur gronde lors d'une mobilisation paysanne pacifique sur l'habitation Chalvet à Basse-Pointe. Conséquence d'une riposte violente des gendarmes envoyés par le préfet Orsetti, llmany Sérier, dit Renor, ouvrier agricole, perd la vie à l'âge de 55 ans. Deux jours plus tard, le corps mutilé du jeune ouvrier maçon Georges Marie-Louise est découvert non-loin des lieux de la tragédie.


Le mouvement de grève lancé un mois plus tôt, le 17 janvier, revendique en première instance une revalorisation salariale : les grévistes souhaitent une « revalorisation de 5, 46 francs de leur salaire soit 35, 46 francs pour une journée de 8 heures de travail » (patrimoines-Martinique.org). Et une amélioration sanitaire des conditions de travail ; notamment par l'arrêt de l'utilisation de produits chimiques hautement dangereux d'autant plus en l'absence d'équipement de protection. Ici, les plus touchés par cette crise sont les ouvriers des bananeraies.


Le soulèvement populaire est alimenté par un trouble économique d’ampleur quasiment mondiale qui est le premier choc pétrolier des années 1970. Cet événement bouleverse principalement les pays industrialisés parmi lesquels figure la France. Les pays du Moyen-Orient, principaux fournisseurs du précieux "or noir" doublent son prix. Conséquence de la guerre de Kippour (octobre 1973) et du rôle des alliés dans le conflit, les pays du Golf finissent d'appauvrir les territoires dépendants de la ressource en réduisant sa production. Les prix sont multipliés par quatre, la croissance chute, le chômage s’accroit, les économies occidentales s’effondrent.


Dépendante de la France, elle-même dépendante du Moyen-Orient, la Martinique se trouve directement affectée par la crise. La hausse du prix du pétrole, conduit à une hausse des tarifs des denrées de première nécessité, essentiellement importées. Comment subvenir à ses besoins dans un contexte d’inflation et de bas revenus ? Ainsi, « travailleurs des secteurs public et privé (éducation nationale énergie, bâtiment, port…) font à leur tour entendre leurs revendications » (Ibidem).


Le mouvement ne cesse de prendre de l'ampleur quand le 12 février 1974 les syndicats lancent un appel à la grève générale. Christian Orsetti (métropolitain installé en Martinique dans le cadre de l'exercice de ses fonctions à hautes responsabilités), préfet de l'époque cherche à mettre fin à la contestation générale "par tous les moyens". Une répression sanglante s'orchestre.


Le 14 février 1974 à Chalvet, environ 200 gendarmes appuyés par un hélicoptère se mobilisent pour maintenir la manifestation pacifique. De maintien du mouvement à piège mortel, les travailleurs se retrouvent encerclés par les deux centaines de sbires préfixaux tirant à balles réelles. Une dizaine de manifestants est blessée. Deux morts sont à déplorer.


Cette réaction démesurée par rapport à un mouvement de grève non-violent révèle un manque évident de considération à l'égard des ouvriers agricoles en tant que force de travail et en tant qu'êtres vivants. Le système de production intensive dénie toute humanité aux travailleurs faisant écho aux méthodes de traitement de la force de travail lors de la colonisation.


De la Martinique au Brésil


La condition des ouvriers agricoles de Martinique rappelle sans conteste celle des paysans-ouvriers agricoles du Nord-Est brésilien quelques années plus tard, présentés par Robert Linhart dans Le sucre et la faim (1998).

La similitude s'observe à partir de l'histoire même du Brésil qui comme la Martinique a connu la colonisation, l'esclavage, la traite négrière, ainsi que l'exploitation de ses ressources naturelles et humaines.


Robert Linhart expose l’extrême misère et pauvreté des paysans-ouvriers agricoles des régions sucrières du Nord-Est brésilien, en parallèle de l’immense fortune générée par la culture du sucre.

Bien que piliers de l’économie sucrière, les paysans-ouvriers agricoles semblent placés à la marge du système. Cela se matérialise par deux points précis. Premièrement, Linhart retient notre attention sur le maigre salaire des travailleurs, entraînant des conditions d'existences misérables :


Ils partent travailler dans les champs de canne à sucre. Vous les questionnez sur leurs conditions de vie. Ils vous font des réponses brèves, à mots hachés. Et vous comprenez, à mesure qu’ils parlent, qu’ils ont faim. Et si vous avez en poche l’équivalent de 200 francs français, que vous dépenserez dans la journée en essence, restaurants et menus frais, vous apprenez que cette somme est tout ce sont disposera une de leurs de familles de cinq, huit, dix personnes, pour vivre (vivre ?) pendant un mois… (Linhart, 1980 : 11)


Le deuxième moins marquant, tel que cela a été le cas pour les Caraïbes en Martinique (expulsés puis massacrés pour l'obtention de leurs terres dans le but d'augmenter la production), est le rétrécissement volontaire de l'espace disponible pour les cultures vivrières des paysans. Moins d'espace pour produire conduit inéluctablement à plus de vide dans l'estomac, soit l'installation de la faim chez les ouvriers et leur famille.

Priver une part spécifique de la population de l'un de ses besoins élémentaires (par manque d'argent, par manque de terre), n'est-ce pas là une forme de génocide? car à terme, celle-ci n'a d'autre alternative que de mourir de faim.


Ce changement de focale passant de la Martinique au Brésil a été nécessaire pour identifier les caractères communs dans le traitement de la main d'oeuvre ouvrière dans les anciennes colonies de puissances européennes :

  • La dualité opulence/misère. Alors que la production agricole est source de richesse (comme nous l'avons vu plus tôt en Martinique), ceux qui produisent semblent exister en dehors de cette logique. Cela s'observe dans leurs conditions matérielles d'existence misérables et leurs actions sociales dans l'espoir d'obtenir davantage de reconnaissance et de justice...

  • La dépréciation des ouvriers agricoles en tant que force de travail et en tant que vies humaines. Il semble autant naturel que les travailleurs du Nord-Est brésilien meurent de faim, que d'engager une répression sanglante contre un mouvement pacifique.


Une répression diffuse


Retour en Martinique, le 12 février 1974 lorsque les syndicats ont lancé un appel à la grève générale. C'est à cette date précise que le mouvement a été d'une importance telle qu'il eut fallu le stopper par "tous les moyens" (Orsetti). Plus qu'une lutte ouvrière, Chalvet est un événement gravé dans la "mémoire collective du syndicalisme martiniquais" insiste Odin (2019).

Trente-cinq ans plus tard, lorsque la Maison des syndicats est encerclée par un épais brouillard de gaz lacrymogènes surmonté d'hélicoptères en réponse aux manifestions pacifistes des syndicaux, la panique se fait ressentir. Le souvenir de Chalvet est d'une vivacité telle que des individus ayant aucun attachement direct avec celui-ci, ressentent l'attaque de la Maison des syndicats comme la répétition de sa fin tragique. Pierre Odin retranscrit la parole d'enquêtés ainsi : « Là, je me suis dit : “La dernière fois qu’ils ont gazé depuis les hélicoptères, c’était en 1974, après, ils vont nous tirer dessus !”  Ou :  “Ce n’est pas possible, là, ça va dégénérer, on va se faire tuer !”  (Odin, 2019 : 261)


Réponse à la condition ouvrière


En Martinique, la répression des mouvements sociaux génère une puissante idéologie anticolonialiste : « À bas la répression coloniale », « Orsetti assassin » (patrimoine-Martinique.org), affichent les banderoles des endeuillés le 16 février 1974.


Cet engagement militant se positionne instinctivement au fondement de la mouvance indépendantiste. L'idée d'une Martinique en tant que puissance indépendante émerge. D'ailleurs, les insurgés sont des convaincus, la Martinique a des bases solides pour prétendre à ce titre : son drapeau Rouge, Vert, Noir, sa mémoire collective transcendante, sa culture plurielle, sa langue singulière, et cetera.


Uma COUJI

Sources :


·   "Février 1974 : le drame de Chalvet", Archives Territoriales de Martinique

·    Linhart, R., 1980, Le sucre et la faim, Paris, Les éditions de minuit

· "Mémento 2024 Martinique, l'agriculture, la forêt et les industries agroalimentaires", Agreste, octobre 2025

·    Nicolas. A., 1996, Histoire de la Martinique, Tome I, Paris, L’Harmattan

·    Odin. P., 2019, Pwofitasyon, Paris, La Découverte


Article suivant : Volet 1 Production, épisode 2 : Émancipation martiniquaise et production locale

bottom of page