Introduction : crises socio-économiques aux relents coloniaux
- Uma COUJI
- il y a 4 heures
- 4 min de lecture
“Pwofitasyon”
Le 5 février 2009, la Martinique se soulève. La grève générale qui éclate ce jour-là n’est pas un simple mouvement social : c’est l’expression d’un ras-le-bol accumulé depuis des décennies. Dans le sillage de la Guadeloupe et de la Guyane, les Martiniquais dénoncent une réalité devenue insoutenable : des prix systématiquement plus élevés que dans l’Hexagone, des salaires insuffisants, des licenciements massifs. Le mot créole qui surgit alors “pwofitasyon” n’est pas une métaphore. Il désigne une mécanique bien réelle : le profit abusif, ou, selon Pierre Odin (2019), « l’exploitation outrancière, capitaliste et colonialiste » (p.11).
Pendant 38 jours, la population organise un boycott massif des stations-service et des grandes surfaces, accusées d’imposer des prix étouffants. Le rapport de force fonctionne : dès avril 2009, l’inflation se fige. Les accords obtenus freinent la hausse des prix, un phénomène suffisamment rare pour être souligné : la baisse touche autant la grande distribution que les autres points de vente (Ragot & Forgeot, 2010). Cette victoire révèle surtout une chose : les prix ne sont pas une fatalité économique, mais le résultat de choix politiques et de rapports de domination bien ancrés.
Le RPPRAC : Rassemblement pour la Protection des Peuples et des Ressources Afro-Caribéens
Quinze ans plus tard, les mêmes mécanismes persistent. Le 1er septembre 2024, le RPPRAC relance une mobilisation contre la vie chère. Ses revendications sont limpides et visent le cœur du problème :
Aligner les prix sur ceux de la France hexagonale
Démanteler les monopoles qui verrouillent l’économie martiniquaise
Mettre fin aux exclusivités commerciales
Construire un marché équitable, qui ne sacrifie pas le pouvoir d’achat des habitants
Le boycott des grandes surfaces reprend, ciblant notamment plusieurs hypermarchés Carrefour appartenant au Groupe Bernard Hayot (GBH) : Cluny, Dillon, Génipa (Ducos), Vauclin, ainsi que l’ensemble du centre commercial Océanis au Robert.
Pour le RPPRAC, il ne s’agit pas seulement de lutter contre des prix abusifs : il s’agit de rompre avec une structure économique héritée de la colonisation, toujours active dans les rouages contemporains.
Le Groupe Bernard Hayot
En 2024, des lanceurs d’alerte accusent le GBH d’alimenter la vie chère dans l’ensemble des Outre-mer et de dissimuler ses comptes depuis 2018. Sous la pression du tribunal de commerce de Fort-de-France, le groupe publie finalement ses résultats le 5 février 2025 : 227,4 millions d’euros de bénéfices en 2023, pour un chiffre d’affaires de 4,945 milliards d’euros. Outre-mer la première résume l’accusation : « le GBH est accusé d’appliquer des marges records en l’absence de véritable concurrence » (février 2025).
Le Groupe Bernard Hayot est à l’échelle territoriale (mais aussi des Outremers) un colosse économique. Son empire s'étend sur une multitude de secteurs :
grande distribution (Carrefour, Océanis)
automobile
industrie
bricolage et jardinage (Mr. Bricolage, Gamme Vert)
sport (Decathlon)
rhums (Clément, JM...)
cosmétique (Yves Rocher)
restauration (Brioche Dorée)
commerce de la banane
partenariat avec Danone
L'omniprésence du groupe d’entreprises s'explique par l'origine sociale de Bernard Hayot, descendant direct d’une famille de colons ayant posé le pied pour la première fois en Martinique au XVIIe siècle. L’histoire n’est pas un décor : elle explique la concentration actuelle du pouvoir économique.
Une minorité dominante
Dès la période coloniale, une élite restreinte les “Habitants riches”, ou “Grands Blancs” concentre terres, pouvoir et richesses. L’essor de la canne à sucre accélère cette concentration :
Un peu plus de trois pour cent des habitations, les plus grandes, couvrent le quart des surfaces distribuées, c'est-à-dire qu'une trentaine d'Habitations cumulent à elles seules plus de huit mille hectares, ce qui donne une moyenne de deux cent soixante-dix hectares par propriété. (Nicolas, 1996 : 99)
Ce modèle repose sur une hiérarchie raciale et sociale rigide, qui permet à une minorité de maintenir son ascendant sur la population pendant des générations. L’esclavage, la propriété foncière, la transmission endogame des richesses : autant de mécanismes qui ont façonné une société structurée autour de la domination.
Aujourd’hui encore, les descendants de ces familles : les békés, constituent une minorité économiquement dominante, dont le GBH est l’un des symboles les plus puissants. La continuité historique est flagrante : les structures de pouvoir d’hier irriguent celles d’aujourd’hui.
Les dynamiques socio-économiques des denrées alimentaires
De la domination à la résistance, de la dépendance à l’autosuffisance, comment les rapports sociaux façonnent-ils l’économie des denrées alimentaires en Martinique ?
Cette recherche s’inscrit dans la continuité d’une première enquête consacrée aux injustices sociales nourrissant les mouvements indépendantistes. La vie chère, parce qu’elle touche chaque foyer, est l’une des injustices les plus visibles et les plus partagées.
L’émergence du mouvement du RPPRAC en septembre 2024 confirme l’actualité brûlante de cette question.
Une enquête en cinq volets
· Volet 1 Production : agriculture, pêche, conditions de production locales
· Volet 2 Transformation : initiatives artisanales valorisant les matières premières martiniquaises
· Volet 3 Distribution : circulation, réseaux, dépendances et alternatives
· Volet 4 Communication : discours, paradoxes et place du « local » dans les pratiques
· Volet 5 Consommation : analyse des habitudes alimentaires à partir d’entretiens
Uma COUJI
Sources :
· Odin. P., 2019, Pwofitasyon, Paris, La Découverte
· Outre-mer la première et AFP, "Vie chère : le groupe Bernard Hayot GBH a fait un bénéfice de 227 millions d'euros en 2023", France info, 5 février 2025, https://la1ere.franceinfo.fr/vie-chere-le-groupe-bernard-hayot-gbh-a-fait-un-benefice-de-227-millions-d-euros-en-2023-1559530.html
· Ragot. É., Forgeot. G., juin 2010, "L’année économique et sociale 2009 en Martinique", Antiane éco : la revue économique des Antilles et de la Guyane / INSEE [Institut national de la statistique et des études économiques] Antilles-Guyane, numéro 73
Articles précédents : Un peu d'histoire, Qui sont les Martiniquais.es?
Article suivant : Volet 1 Production, ép 1 : Condition des ouvriers agricoles

