Qui sont les Martiniquais.es?
- Uma COUJI
- 20 mai
- 4 min de lecture
Aussi complexe qu’elle soit à définir, l’identité martiniquaise a pris dans cette rédaction un sens singulier émanant d’un construit social. Influencée par le déroulement et les résultats de l’enquête, par les personnes rencontrées, et par ma propre perception et existence en tant que femme originaire de la Martinique, je me suis essayée à définir l’identité martiniquaise. Celle-ci n’aura donc rien à voir avec les lois juridiques et administratives qui régissent notre existence de citoyens. Ici, la désignation « Martiniquais.es » est pleinement subjective.
Son critère majeur, est qu’elle ne prend pas en compte la catégorie “békés”. À partir d’éléments d’identification culturelle et sociale, j’expliquerai cette exclusion en quatre arguments.
1e argument
La Martinique est une terre de métissages, un métissage auquel les békés refusent d’adhérer. Dans le chapitre « La résistance du pouvoir béké à la démocratisation de la société antillaise », de l'ouvrage Élites et crises du XVIe au XXIe siècle publié en 2014, Pierre Guillaume précise que : « le seul critère admis de tous est qu’ils sont de race blanche à l’exclusion de tout métissage » (Guillaume, 2014 : 292).
À ce propos, le docteur en économie Guy Numa écrit dans Antillanité, publié en 2005 :
Personne ne peut nier, qu'il y a aujourd'hui une culture proprement antillaise, comme il y a une culture Akan, une culture Haoussa, une culture Corse, une culture Basque et une culture Alsacienne. Il y a donc bien une identité propre aux personnes qui vivent en Guadeloupe et en Martinique, même si dans la composante de cette identité, les éléments de certaines ethnies africaines jouent un rôle fondamental. Il existe des invariants dans les différentes cultures africaines. Ces invariants se retrouvent dans la culture antillaise. Mais ce qui fait la spécificité des Antillais par rapport aux diverses ethnies africaines, c'est que le peuple antillais est composé à l'origine d'ethnies différentes. L'Unité Africaine est déjà faite dans la conscience antillaise et aussi dans le fait biologique antillais. (Numa, 2005 : 52 - 53)
L'absence consciente de métissage du groupe béké se retrouve également dans l’espace géographique qu'il occupe. Les descendants directs de colons sont délibérément regroupés « dans le quartier de Cap Est de la commune du François, le « Békéland » » (Guillaume, 2014 : 292).
2nd argument
Békés et Martiniquais entretiennent depuis 1946 une dualité dominant/dominé aux fondements coloniaux, plaçant les premiers en haut de l’échelle sociale, et les seconds à son opposé sans perspective d’élévation au sommet. Aujourd’hui cela s’illustre par un monopole de plusieurs secteurs d’activités dont le pôle économique des descendants de colons sur le reste de la population qui n’a pas d’autre choix que de s’y soumettre.
D’après L’Expansion, l’économie martiniquaise est dominée par cinq familles, dont la plus puissante est la famille Hayot […], qui règne sur la grande distribution par son engagement dans les filières locales de Carrefour, de Mr Bricolage comme de Renault, tout en restant propriétaire de l’habitation Clément et en étant impliquée dans le commerce de la banane. Elle n’aurait pas moins de 1 600 salariés et serait à la tête de la cent dix-neuvième fortune française. La famille Huygues-Despointe aurait 1 200 salariés dans l’alimentaire, tandis que c’est dans le tourisme que sont les assises de la fortune des Montplaisir ; dans la distribution de l’eau (dont l’omniprésente Chanflor) que sont celles de l’héritière Nathalie Clerc ; dans les pièces de voiture et l’alimentaire avec Casino pour Hélène et Catherine Ho-Ho-Hen. La respectabilité sociale de la famille Ho fut consacrée lorsque la Légion d’honneur fut remise à son chef en 2003 par la ministre de l’Outre-mer. (Ibid).
3e argument
La nomination « béké » elle-même instaure une différence, une volonté de se démarquer. Cette différence souligne une opposition entre békés et reste de la population nommée « Martiniquais » (nous faisons bel et bien référence aux natifs de l'île). L’appellation se réfère à un milieu social, à une mémoire et à une culture s’opposant aux autres.
Martiniquais et Martiniquaises constituent un tout homogène uniquement dans leurs conditions d’oppression et d’asservissement qui sont les leurs face aux békés. Au-delà de ce fait, on ne peut nier qu’ils sont porteurs de particularités méritant de faire l’objet d’une étude à part entière.
Dernier argument
Je me réfère à la liste d’informateurs ainsi que d’enquêtés informels ayant participé à l’étude. Ceux-ci ont été sélectionnés dans l’objectif de réunir discours et pratiques des Martiniquais, c’est-à-dire des natifs et descendants de natifs résidant sur l’île au moment de l’enquête. Bien que les békés appartiennent juridiquement à cette catégorie, toutes les prises de contacts dans le but de les inclure activement dans l’enquête ont été vaines. Absents du panel d’enquêtés et d’informateurs directs, comment pourrais-je prétendre parler au nom des békés en tant que martiniquais sans même avoir entendu directement leurs voix ? Partant de là, les informations les concernant seront de seconde main. Également, ils seront identifiés comme des békés et non comme des martiniquais. Selon le même principe de représentativité, les Martiniquais vivant en dehors des frontières de la zone dite au moment de l’enquête ne sont pas inclus dans la dénomination Martiniquais.e.s sauf précision “Martiniquais de l’hexagone” ou “originaire de la Martinique”.
Uma COUJI
Bibliographie :
· Guillaume, P., 2014, « La résistance du pouvoir béké à la démocratisation de la société antillaise » in (dir) Laurent Coste et Sylvie Guillaume, Élites et crises du XVIe au XXIe siècle, Paris, Armand Colin
· Numa. G., 2005, Antillanité, l'identité antillaise avec ses valeurs universelles, ouvre-t-elle un nouveau monde possible, Azur Communication
Précédemment : Un peu d'histoire
À suivre : Introduction

