Un peu d'histoire
- Uma COUJI
- 20 mai
- 6 min de lecture
Mon enquête sur les dynamiques socio-économiques des denrées alimentaires en Martinique, a commencé par une profonde documentation sur son histoire. Cette démarche a principalement été guidée par l’historien Nicolas Armand à travers l’incontournable Histoire de la Martinique.
Comme il a été pénible mais nécessaire de réduire l'immensité et la richesse historiques de la Martinique à de minces épisodes, dans cet exercice qui est celui de l'écriture d'un article concis. Ceux abordés ont été retenus dans un souci de meilleure compréhension des articles à suivre.
Situer l'île
La Martinique est une île des Petites Antilles d’une superficie de 1 128km². Elle se situe entre la Dominique au Nord et Sainte-Lucie au Sud. Les deux voisines sont, à une distance d'environ 30 kilomètres de la Martinique.
De Jouanacaera à Martinique
Selon les premiers recensements, l’île est peuplée par les Arawaks, puis les Caraïbes, des Amérindiens venus d’Amérique du Sud. À partir du XVIe siècle, l’île nommée Jouanacaera (l’île aux iguanes) par ses populations, connaît son premier contact avec l’Europe. C’est en 1502 que le fameux navigateur Christophe Colomb la découvre et la renomme "Martinica" à la louange de son Saint patron : San Martin.
La nomination à caractère religieux du territoire annonce le commencement de sa domination. Il n’est pas rare d’avoir à faire à un processus de christianisation des populations dites archaïques rencontrées par les Européens. Cannibalisme, polygamie, nudité, maladies, tous les prétextes sont bons pour convertir – de gré ou de force - les « sauvages ». Cela fait partie de ce qu’on nommera plus tard la mission civilisatrice. Née en Europe et tout particulièrement en France lors de l’expansion coloniale (fin du XVe au XXe siècle), la mission civilisatrice tient son fondement d’un principe purement ethnocentrique qui considère les colonisateurs comme étant civilisés à la différence du reste du monde.
En 1635, la Couronne française s’empare officiellement de l’île. C’est ainsi que la Martinique devient une colonie française. Inévitablement, le statut de colonie entraîne une exploitation des ressources naturelles – dont le sucre de canne – au profit de sa métropole, ainsi que le massacre progressif des Amérindiens.
Le commerce triangulaire
La conquête du Nouveau Monde, inaugurée en 1492, oppose Français, Portugais, Espagnols, Anglais et Hollandais. Elle relève de l’agrandissement territorial, mais aussi de l’accroissement économique d’un pays ainsi que de sa diffusion idéologique (religieuse). Le génocide des populations amérindiennes précédé par une incapacité à les convertir et un épuisement au travail forcé dans les colonies d'Amériques et des Antilles, pousse les occidentaux à chercher un autre moyen d'assoir leur domination et de démontrer leur puissance.
Dans cet affrontement, les Portugais, précurseurs, optent pour une main d’œuvre servile et nombreuse, qu’ils font venir depuis l'Afrique de l'Ouest jusqu’au Brésil. Efficace, le système qui vise à déplacer la main d’œuvre depuis le continent africain jusque dans les colonies se peaufine puis s’institutionnalise au XVIIe siècle auprès des pays européens en tant que « traite négrière », « traite Atlantique », ou encore sous l’appellation de « commerce triangulaire ».
En 1642, la traite négrière est autorisée par la Couronne française et s’organise ainsi :
Les départs de négriers se font à Nantes, au Havre, à La Rochelle ou encore à Bordeaux. Chargés de marchandises manufacturées (armes à feu, toiles imprimées, outils, alcools…), les négociants débarquent sur la côte ouest africaine, notamment au Sénégal et au Bénin. Là-bas, ils échangent leurs produits contre un autre type de marchandise : des esclaves. Ensuite, ils s’en vont vers les Antilles et l’Amérique. L’échange continue. Les négociants français échangent les esclaves contre les denrées locales, la plus prisée étant le sucre aussi appelé « or blanc ». Les acquéreurs des esclaves sont les colons des Antilles françaises. Pour finir, les négociants revendent les derniers produits achetés en France et dans les grandes villes européennes.
Selon diverses estimations, les Français ont introduit aux Îles :
de 1722 à 1746 190 474 noirs
de 1747 à 1764 105 694 noirs
de 1754 à 1788 299 573 noirs (Nicolas, 1996 : 144)
L’or blanc
Rapidement, la Martinique devient la colonie française (voire du monde) des Antilles la plus prospère, notamment grâce à la culture du sucre de canne. Le commerce triangulaire rend sa consommation possible dans les grandes villes des métropoles européennes : "le sucre représenta alors quatre-vingt-dix pour cent des exportations martiniquaises." (Ibidem : 116)
“L’Exclusif”
L’ensemble des opérations économiques de la colonie est contrôlé par un système rigoureux nommé “l’Exclusif”. Il est initié par Colbert (1619 – 1683) aux prémices de la colonisation française de l’île aux fleurs. L’Exclusif désigne l’interdiction de « commercer avec l’étranger : seule la France doit assurer le commerce avec les îles et en tirer bénéfice » (Ibidem : 123). Cela signifie que les entrées et sorties sont de l’unique ressort de la France. Plus qu’une exclusivité sur le commerce, le système engendre un monopole total de la métropole sur les productions locales, leur distribution, mais aussi leur consommation. Évidemment, la métropole en récolte l’essentiel des richesses produites :
Le volume total du commerce Îles/Métropole fut multiplié par neuf, malgré les guerres et les cyclones. Le commerce colonial prit la première place dans les échanges extérieurs de la France. Entre 1716 et 1720 il représentait dix pour cent du volume global du commerce de la France, entre 1775 et 1778 il était de vingt pour cent. Dans les années 70, trente pour cent des ventes françaises à l’étranger sont des denrées coloniales réexportées. En 1790, la France importait des Antilles, cent cinquante mille tonnes de produits (dont cent mille tonnes de sucre). Avec de tels chiffres on peut mesurer l’immense contribution des îles à la richesse de la France. (Ibidem : 128)
Toutefois, le commerce avec l’étranger est envisageable dans la mesure où il ne contraint pas la souveraineté française. C’est ce qu’on appelle “l’Exclusif mitigé” :
Sous Louis XVI, l’arrêté royal du 30 août 1784, en définissait les règles. D’abord, le roi reconnaît qu’en plusieurs circonstances « il avait fallu, en différents temps apporter des modifications à la sévérité des règlements prohibitifs ». Il considère qu’il faut apporter de nouvelles dérogations. C’est pourquoi il autorise le commerce avec l’étranger sous certaines conditions. Les navires étrangers (de soixante tonneaux au moins) pouvaient introduire des bois, du charbon, des cuirs, des bestiaux, des bœufs salés. Il leur était défendu d’apporter la morue (pour ne pas concurrencer la morue française que les pêcheurs bretons de Saint-Malo et d’ailleurs allaient pêcher sur les bancs d’Islande ou de Terre-Neuve), du porc et du poisson salés. Ils devaient obligatoirement réaliser les échanges dans des ports d’entrepôt bien déterminés. S’ils y arrivaient à vide, ils pouvaient charger sirops et tafias. (Ibidem 126)
Dans le sens inverse, la France est l’unique territoire à approvisionner la colonie en marchandises, ce qui implique pour cette dernière une dépendance économique :
La doctrine supposait que la Métropole puisse fournir à la colonie les marchandises et la main-d’œuvre dont elle avait besoin. Or, il arriva très souvent qu’elle fût dans l’incapacité de le faire, notamment lors des nombreuses guerres du XVIIIe siècle qui entravèrent les relations Îles/Métropoles. La population des îles se trouvait alors dans la disette, menacée de famine. Or seul le commerce étranger était en mesure de répondre à la demande. Maintenir l’interdiction, c’était condamner la population à une pénurie dramatique. Il en était de même en période de cyclones (fréquents aux Antilles) où, devant la carence de la Métropole, seul le commerce avec les voisins ou avec d’autres fournisseurs était en mesure de parer au plus pressé. (Ibidem : 124 – 125)
Déclin de la servitude
En 1827, la traite négrière est abolie tandis que l’esclavage perdure jusqu’en mai 1848. Paradis économique pour certains, purgatoire pour d’autres, la colonisation de la Martinique prend officiellement fin en 1946, lorsque son statut juridique passe de celui de colonie à celui de département Français d’outre-mer. Portée par Aimé Césaire (1913 – 2008), homme politique Martiniquais, dramaturge, poète, enseignant, la loi de la départementalisation, a pour mission la réparation des dégâts engendrés par la colonisation en attribuant aux Martiniquais le statut de citoyens de la République française à part entière
L’identité Martiniquaise
Peu de temps après l’abolition de l’esclavage, la main d’œuvre se fait rare. Pour pallier ce manque, une forte immigration en provenance d’Asie, notamment d’Inde investit l’espace caribéen de 1853 à 1907.
À ce jour, les contacts avec les populations amérindiennes, européennes, africaines et asiatiques sur cette île dont le berceau naturel est la Caraïbe, reflètent l’identité martiniquaise. Une identité pourtant controversée et jonchée de carences qui peine à trouver son point d’ancrage. Est-ce à partir du peuplement de l’île par les amérindiens ? La colonisation française en 1635 ? L’inauguration de son métissage amérindien, européen, africain, asiatique ? Ou, depuis son passage de statut de colonie à celui de département français, que l’identité martiniquaise se définit ? Qui sont les Martiniquais et Martiniquaises?
Uma COUJI
Bibliographie :
Nicolas. A., 1996, Histoire de la Martinique, Tome I, Paris, L’Harmattan
À suivre : Qui sont les Martiniquais.es?

